Le célèbre gynécologue et opposant congolais Denis Mukwege a livré, la semaine dernière, une analyse d’une rare sévérité sur l’évolution du conflit dans la partie Est de la République démocratique du Congo, accusant le Rwanda d’exercer « une annexion de fait » sur des portions du territoire congolais. Il fustige par ailleurs les initiatives diplomatiques actuellement menées à Washington et à Doha. Une critique qui arrive après celle de l’autre opposant et candidat malheureux de la présidentielle de 2018, Martin Fayulu.
Selon Mukwege, ces processus, dépourvus de transparence, ne répondent ni aux enjeux sécuritaires ni aux aspirations du peuple congolais.
Pour le prix Nobel de la paix, les mécanismes de paix mis en avant par les partenaires internationaux souffrent d’un défaut structurel : ils sont conçus « dans des capitales étrangères, sans inclusion des populations directement touchées ».
Il y voit la continuité de pratiques anciennes qui ont souvent imposé au Congo des solutions construites à l’extérieur, au détriment de la souveraineté nationale.
Mukwege pointe particulièrement l’accord-cadre de Doha, qu’il juge non contraignant.
Sans calendrier, sans garanties et sans véritable mécanisme de suivi, ce dispositif serait, selon lui, déconnecté de la réalité du terrain.
Il rappelle que malgré les protocoles signés, les groupes armés M23 et AFC ont poursuivi leurs offensives et violé le cessez-le-feu, démontrant l’inefficacité d’un processus qu’il estime purement déclaratif.
Le médecin congolais dénonce également l’opacité d’initiatives diplomatiques qualifiées de « bilatérales », alors même que la crise est régionale.
Pour lui, ces démarches tendent à « normaliser une agression armée » et s’inscrivent à contre-courant du droit international.
Il affirme que la signature de l’accord intervient dans un contexte où « le Rwanda n’a pas retiré ses troupes du territoire congolais » et continue de piloter les opérations du M23 dans des zones occupées, en violation de la résolution 2773 du Conseil de sécurité.
Mukwege décrit une situation sécuritaire en dégradation rapide.
Selon lui, les forces du M23/AFC étendent leur emprise sur les provinces du Nord- et du Sud-Kivu, imposant « un régime arbitraire fondé sur la peur ».
Il cite en exemple le massacre de 22 civils à Irhambi/Katana, survenu dans la nuit du 23 au 24 novembre, qu’il présente comme une illustration de la stratégie du « talk and fight », consistant à négocier tout en poursuivant l’avancée militaire.
Cette expansion territoriale équivaut aujourd’hui, affirme-t-il, à « une annexion de fait », marquée par l’exercice d’une autorité illégale contraire aux principes de la Charte des Nations unies.
Mukwege n’épargne pas les acteurs économiques étrangers, qu’il accuse de contribuer à la normalisation de cette situation en raison de leur appétit pour les ressources minières de la région.
Avec une grande fermeté, il estime que la population congolaise se retrouve « prise entre le marteau et l’enclume », coincée entre un gouvernement dont l’inaction compromet la souveraineté nationale et un Rwanda « stratège et criminel ».
Le prix Nobel appelle à l’imposition de « sanctions fortes » afin de garantir le retrait des forces étrangères et à l’implication réelle des communautés locales dans l’élaboration de tout processus de paix.
Pour Mukwege, la conclusion est sans équivoque : « Tant que les intérêts économiques primeront sur les droits humains et la souveraineté, aucune paix véritable ne pourra s’installer ».
Il en appelle enfin à un sursaut national, exhortant les Congolais à « recouvrer leur dignité et prendre en main leur destin ».
Franck Mubeneshay
